Kratom et cerveau : ce que révèle l'enquête de Hamilton Morris

Le kratom (Mitragyna speciosa) est un arbre tropical de la famille du caféier dont les feuilles renferment deux alcaloïdes indoliques, la mitragynine et la 7-hydroxymitragynine, qui se fixent sur les récepteurs mu-opioïdes sans pour autant se comporter comme la morphine. Dans son film de 43 minutes tourné pour VICE, l'ethnobotaniste Hamilton Morris suit la piste de la plante d'un bar de Brooklyn jusqu'à une forêt thaïlandaise — et le résultat le plus marquant reste l'étude EEG du Dr Kumaret, qui démontre que le kratom n'active pas le noyau accumbens, le centre de la récompense du cerveau, comme le fait la morphine [1][2].
Vidéo : « Testing How Kratom Affects the Brain », présentée par Hamilton Morris pour VICE / Blueprint. Intégrée ici à titre de référence et de commentaire.
Le kratom, c'est quoi au juste, et que cherchait à tester l'expérience de VICE ?
Le kratom est un arbre d'Asie du Sud-Est appartenant à la famille des Rubiacées — un cousin botanique du caféier — dont les feuilles ovales-lancéolées, brillantes, sont mâchées depuis des siècles comme stimulant et antidouleur [1][4]. Hamilton Morris part d'une question simple : cette plante représente-t-elle vraiment la menace sanitaire brandie par les agences américaines en 2016 ?
Le film navigue entre trois univers. À Brooklyn, le kratom se vend ouvertement dans les kava bars sous forme d'extrait ou de poudre. Dans les villages thaïlandais, les paysans dissimulent les arbres de leur jardin depuis la mise à l'index de la plante en 1943. Dans un laboratoire de neurosciences thaïlandais, le Dr Kumaret a passé des années à instrumenter le cerveau de souris pour répondre frontalement à la question de l'addiction [1].
La thèse défendue par Morris tout au long de ces 43 minutes tient en une phrase : le kratom est « une plante thaïlandaise presque entièrement inoffensive, vaguement amère et modérément psychoactive », dont la réputation doit davantage à la politique qu'à la pharmacologie [1].
Comment le kratom agit-il sur le cerveau ?
Les principaux alcaloïdes du kratom se fixent bien aux récepteurs mu-opioïdes, mais en agonistes partiels qui recrutent la voie de signalisation bêta-arrestine bien moins efficacement que la morphine ou le fentanyl — voilà pourquoi le risque de dépression respiratoire semble nettement plus faible [2][3]. C'est la pharmacologie clé.

La mitragynine représente en général 60 à 66 % des alcaloïdes totaux de la feuille, tandis que la 7-hydroxymitragynine, présente à l'état de traces, se révèle environ dix fois plus puissante sur le récepteur mu et fait figure de métabolite actif de la mitragynine [2][3]. Au total, la feuille contient plus de 40 alcaloïdes structurellement apparentés [3].
Le Dr Kumaret explique dans le documentaire que la structure tridimensionnelle de la mitragynine ressemble suffisamment à celle de la morphine pour venir se loger dans le récepteur opioïde, mais pas sur tous ses sous-types — d'où sa puissance moindre et une expérience qualitativement différente [1].
« On ne devrait pas la classer comme un opiacé, mais personne ne m'écoute. Les gens n'entendent que ce qu'ils ont envie de croire. Personne n'écoute le scientifique. » — Dr Kumaret [1]
Pourquoi le kratom n'allume-t-il pas le circuit de la récompense ?
Parce que dans les études EEG du Dr Kumaret chez le rongeur, la mitragynine ne produit aucune modification électrique mesurable dans le noyau accumbens — le centre mésolimbique de la récompense qui s'embrase sous morphine — ni la moindre variation de l'activité locomotrice [1]. C'est la pièce maîtresse scientifique du film.
Le noyau accumbens est le lieu où s'inscrit la signature dopaminergique de la dépendance. La morphine y déclenche systématiquement une activité ; le kratom, dans le même protocole expérimental visible au timecode 25:28, non [1]. Kumaret en déduit que le potentiel addictif du kratom est très fortement réduit par rapport aux opioïdes classiques, sans pour autant être nul — les gros consommateurs quotidiens rapportent encore une dépendance physique et un sevrage.
L'histoire de l'agonisme biaisé éclaire ce phénomène. Le recrutement de la bêta-arrestine est associé à la fois à la dépression respiratoire et à certains effets de renforcement ; les alcaloïdes qui privilégient la voie protéine G au détriment de la bêta-arrestine tendent à afficher une fenêtre thérapeutique plus large dans les travaux précliniques [3].
Stimulant ou sédatif ? La courbe dose-réponse biphasique du kratom
Le kratom est biphasique : à faible dose (environ 2 à 3 grammes de feuille), il stimule ; à forte dose, il devient sédatif et analgésique [1]. C'est pour cette raison que les saigneurs d'hévéa thaïlandais mâchaient quelques feuilles pour trouver de l'énergie, tandis que les patients en quête d'antalgie en consommaient bien davantage.
Le Dr Kumaret raconte à Morris que la mastication de 2 à 3 feuilles fraîches déclenche une nette montée stimulante, comparable à celle du café, alors qu'atteindre environ 200 feuilles par jour bascule vers la sédation et l'analgésie [1]. Le personnel du bar de Brooklyn décrit exactement la même courbe, mais en grammes de poudre : commencer par 2 à 3 grammes pour voir comment le corps réagit, en gardant à l'esprit que la nausée est le principal plafond en cas de dose excessive [1].
| Paramètre | Kratom (mitragynine / 7-OH) | Morphine / opioïdes de synthèse |
|---|---|---|
| Cible réceptorielle | Agoniste partiel mu-opioïde | Agoniste complet mu-opioïde |
| Recrutement de la bêta-arrestine | Faible (biais vers la protéine G) | Élevé |
| Risque de dépression respiratoire | Nettement réduit | Élevé ; première cause de décès par opioïdes |
| Activation du noyau accumbens (EEG, rongeur) | Non observée [1] | Activation nette [1] |
| Courbe dose-effet | Biphasique : stimulant à 2–3 g, sédative à forte dose | Monophasique : sédative/analgésique sur toute la plage |
| Plafond de surdose | Nausées et vomissements limitent naturellement la prise [1] | Aucun plafond comportemental avant l'arrêt respiratoire |
| Source | Morris (VICE) [1] ; Kruegel & Grundmann [2] ; Prozialeck et al. [3] | Mêmes revues |
Pourquoi le kratom a-t-il été mis au ban en Thaïlande ?
Le kratom a été proscrit en Thaïlande en 1943, non pour des raisons de santé publique mais pour protéger les recettes fiscales de l'État sur l'opium, qui alimentaient alors entre 8 % et 21 % du budget national [1][5]. Les consommateurs d'opium se tournaient vers le kratom pour se sevrer, et chaque transfuge représentait une recette fiscale perdue.

Pascal Tanguay, réformateur des politiques des drogues interviewé dans le film, expose l'équation sans détour. Le gouvernement thaïlandais des années 1940 était, de facto, un revendeur d'opium, et le kratom en était le concurrent végétal gratuit qui grignotait le marché [1][5].
« Entre 8 % et 21 % des recettes nationales étaient financées par la vente d'opium. Chaque usager qui basculait vers le kratom représentait une perte de revenus considérable. » — Pascal Tanguay [1]
Le prix a été payé par les ouvriers des plantations d'hévéa et les travailleurs manuels ruraux, qui mâchaient les feuilles pour tenir sous la chaleur tropicale. Morris et Tanguay décrivent cette répression comme « une guerre contre les pauvres » : les kratoms ont été abattus dans tout le pays, et les arrestations se sont concentrées dans le sud profond, où l'usage a été politiquement amalgamé à l'insurrection musulmane malgré un chevauchement quasi inexistant [1]. En 2021, la Thaïlande a fait volte-face et a retiré la plante de la liste des substances contrôlées, mais les populations d'arbres et le savoir traditionnel avaient déjà été durement entamés [5].
Le mythe du « 4x100 » : ce que les médias ont raconté de travers
Au début des années 2000, la presse à sensation thaïlandaise a décrit un cocktail adolescent à base de kratom baptisé « 4x100 », prétendument coupé avec des spirales anti-moustiques, de la poudre de tubes fluorescents pilés ou même des restes humains — autant d'allégations spectaculaires dont Morris n'a trouvé aucune trace sur le terrain [1].
Il a filmé des jeunes du coin en train de préparer la boisson. Débarrassé des additifs des tabloïds, le 4x100 se résume à une infusion glacée de feuilles de kratom relevée d'un trait de sirop antitussif — un petit défonce ado sans grand intérêt, à mille lieues du smoothie funéraire [1].
La conclusion de Morris est fidèle à son ton pince-sans-rire : le vrai préjudice autour du 4x100, ce n'est pas la recette, c'est la répression qui a poussé une préparation végétale anodine dans la même économie parallèle que les drogues dures [1].
Le kratom aux États-Unis : une victoire rare face à la DEA
Le kratom s'est mué aux États-Unis en un marché estimé à 3 à 5 millions d'usagers et environ 250 millions de dollars de chiffre d'affaires annuel, avec quelque 80 tonnes importées chaque jour d'Indonésie — le distributeur interviewé dans le film chiffre le tout à environ 16 millions de doses quotidiennes [1][6]. Il se vend en poudre et en extrait dans les kava bars, les headshops et sur internet.

En août 2016, la DEA annonçait son intention de placer en urgence la mitragynine et la 7-hydroxymitragynine sur la liste des substances les plus contrôlées. Les défenseurs de la plante ont réuni plus de 140 000 signatures, manifesté devant la Maison-Blanche et mobilisé patients douloureux chroniques et chercheurs. En octobre 2016, la DEA retirait sa notification — un revirement quasi inédit dans l'histoire de l'agence [6].
Morris rencontre une ancienne danseuse atteinte d'une discopathie dégénérative et d'un lupus, dont la consommation de comprimés opioïdes sur ordonnance escaladait de 6 à 8 puis à 10 par jour. Elle utilise aujourd'hui environ 5 grammes de kratom le matin et 3 grammes le soir comme antalgique principal, et décrit ce changement comme une renaissance [1]. Son témoignage est un reportage, pas une prescription.
Le kratom est-il sûr ? Ce que dit vraiment la science
Réponse honnête et brève : le profil de risque du kratom est nettement plus favorable que celui des opioïdes classiques sur les deux critères qui tuent — dépression respiratoire et consommation compulsive guidée par la récompense — mais il n'est pas nul [2][3][7]. Il faut savoir présenter les choses avec nuance.
Ce que la pharmacologie soutient : un risque de dépression respiratoire réduit grâce à l'agonisme biaisé [3] ; un plafond autolimitant lié à la nausée qui rend la surdose classique extrêmement rare [1] ; et l'absence d'activation du noyau accumbens observée dans les travaux EEG de Kumaret sur le rongeur [1]. Ce qui appelle à la prudence : une prise quotidienne massive (plusieurs fois par jour, pendant des mois) peut installer une dépendance physique et un sevrage de type opioïde léger [7] ; les extraits non standardisés varient énormément en puissance ; les interactions médicamenteuses sont bien réelles, notamment avec les traitements métabolisés par les CYP et les autres sédatifs ; et le kratom n'a pas sa place pendant la grossesse, chez les moins de 18 ans, ni en association avec des opioïdes sur ordonnance, des benzodiazépines ou des IMAO.
La couleur des nervures — rouge, verte, blanche — est un raccourci traditionnel qui reflète les ratios d'alcaloïdes et la méthode de séchage, et corrèle grossièrement avec l'effet rapporté (rouge = plus sédatif, blanc = plus stimulant), même si la chimie sous-jacente forme un continuum plutôt que trois catégories nettes [3].
Depuis notre comptoir : Si tu débutes avec la feuille, le schéma qui revient en boucle dans le film comme dans les revues pharmacologiques est toujours le même : commence par 2 grammes de poudre de feuille pure, plutôt à jeun, bois beaucoup d'eau, et attends 45 minutes pleines avant d'envisager quoi que ce soit d'autre. La nausée est le premier signal honnête que le corps envoie quand la dose est trop haute. La qualité varie énormément d'un fournisseur à l'autre — la fraîcheur, la teneur en alcaloïdes et l'absence d'adultérants comptent bien plus que le marketing autour de variétés exotiques.
Questions fréquentes
References
- Morris, H. (host) (2016). Testing How Kratom Affects the Brain. VICE / Blueprint, 43-minute documentary.
- Kruegel, A. C. & Grundmann, O. (2018). The medicinal chemistry and neuropharmacology of kratom. Neuropharmacology, 134, 108–120.
- Prozialeck, W. C., Avery, B. A., Boyer, E. W., et al. (2020). Kratom policy: The challenge of balancing therapeutic potential with public safety. International Journal of Drug Policy, 70, 70–77.
- Raffa, R. B. (ed.) (2015). Kratom and Other Mitragynines: The Chemistry and Pharmacology of Opioids from a Non-Opium Source. CRC Press.
- Tanguay, P. (2011). Kratom in Thailand: Decriminalisation and community control? Transnational Institute / IDPC Series on Legislative Reform of Drug Policies, No. 13.
- US Drug Enforcement Administration (2016). Withdrawal of Notice of Intent to Temporarily Place Mitragynine and 7-Hydroxymitragynine into Schedule I. Federal Register, 81 FR 70652.
- Henningfield, J. E., Fant, R. V. & Wang, D. W. (2018). The abuse potential of kratom according to the US eight-factor scheduling analysis. Psychopharmacology, 235, 573–589.
- Singh, D., Narayanan, S. & Vicknasingam, B. (2016). Traditional and non-traditional uses of Mitragynine (Kratom): A survey of the literature. Brain Research Bulletin, 126, 41–46.
Dernière révision : juillet 2026
Questions fréquentes
8 questionsLe kratom est-il un opiacé ?
Peut-on faire une surdose au kratom ?
Le kratom rend-il dépendant ?
Combien de temps durent les effets du kratom ?
Le kratom apparaît-il sur un test de dépistage ?
Quelle différence entre kratom rouge, vert et blanc ?
Le kratom convient-il à un usage quotidien ?
Quelle dose de kratom pour un débutant ?
À propos de cet article
Adam Parsons est un rédacteur, éditeur et auteur expérimenté dans le domaine du cannabis, qui contribue depuis longtemps à des publications spécialisées. Son travail couvre le CBD, les psychédéliques, les plantes ethnobo
Cet article de blog a été rédigé avec l’aide de l’IA et relu par Adam Parsons, External contributor. Supervision éditoriale par Joshua Askew.
Dernière relecture le 27 juillet 2026
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